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Vous êtes sur la page de contribution de Thierry Bonnafous sur le débat « Le numérique, renouvellement et diversification des pratiques pédagogiques et éducatives ».

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La contribution #465

Thierry Bonnafous
#465, le 28/01/2015 - 22:31

Un seul défi : celui de l'efficacité

Bonjour,

Je viens de participer à la consultation sur les usages du numérique et j'en sors assez ébranlé. Rien ne change donc ?... Depuis plus de dix ans que je fais des formations (qui ont changé entre temps de nom et de légitimité pour se regrouper sous le vocable numérique aujourd'hui), j'ai en face de moi le même public d'enseignants. Certes, désormais, ils ne prennent plus la souris pour une télécommande à pointer sur l'écran. Certes, aujourd'hui, ils ont moins peur de l'ordinateur. Mais, dans le fond, qu'est-ce qu'ils savent faire ? Du traitement de texte, lire un dvd, aller sur des sites internet, utiliser un manuel numérique. Ca ne va guère au-delà.

On peut proposer tout ce qu'on voudra (et de nombreuses propositions vont dans le sens le plus intéressant et le plus porteur pour faire changer les choses), rien ne se fera si on ne donne pas une chance à ces choses de se faire BIEN.

L'enseignant à convaincre ce n'est pas le geek. Lui, il a très bien compris ce qu'on peut faire en classe avec des élèves et globalement il se débrouillera pour arriver à le faire. Pour un résultat efficace ?... Pas sûr !... Parce qu'il aura toujours tendance à faire passer le côté technique avant le reste. Ca donne, par exemple, quelques serious games gratinés, jolis, mais qui n'apportent rien. Comme ces jolis dvd-roms d'il y a 10 ans totalement inutilisables parce qu'aucun établissement n'avait les moyens de s'en payer un par poste informatique d'une salle info et parce qu'ils excédaient les possibilités des machines. Eh oui ! Une guerre de retard !... Le geek, il va utiliser des plugs-in à foison, créer des trucs qui vont super bien tourner chez lui, peut-être dans son école, son collège, son lycée mais qu'un autre enseignant ne pourra pas faire fonctionner à moins d'être lui-même hyper-branché.

Or, la majorité des enseignants, ceux dont je parlais tout à l'heure, ils ont déjà du mal à lire un didacticiel et à savoir ce qu'est le suffixe d'un nom de fichier. Demandez-leur d'installer un plug-in (si c'est possible dans leurétablissement) et vous êtes sûr qu'ils ne feront rien. Donc, belles idées mais pas de résultats concrets sur le terrain.

Pour donner une chance à toutes ces idées, il faut penser hommes (et femmes) avant de penser matériel. Nous sommes lancés dans une course à la démesure. De plus en plus d'ordinateurs, ce sont des réseaux d'établissements qui saturent (et des élèves qui râlent et trouvent qu'au bahut l'informatique c'est ringard). Des plugs-in et autres trucs du même genre exotiques, ce sont des configurations d'ordinateurs différentes dans une même salle, ce qui fait que ce qui marche sur un poste ne marche pas sur un autre. Le collègue "labda" qui se lance dans une séance en salle info ne revient plus jamais s'il a dû passer plus de temps à chercher le comment du pourquoi qu'à aider ses élèves à avancer.

L'idée qui semble prévaloir c'est un approvisionnement de la base par l'élite en produits pédagogiques. Il y a plein de têtes chercheuses et brillantes qui cherchent. Cela paraît logique. Mais est-ce efficace ? Avant d'être adepte du numérique (ou non) nous sommes enseignants et, à ce titre, nous savons que toutes les classes ne se ressemblent pas (et bien sûr tous les élèves). Au nom de quel miracle technologique, des élèves d'un lycée de centre-ville de Rouen ou Nice se retrouveraient-ils au même niveau de capacités que des élèves de ZEP ? C'était déjà le cas avec des manuels papier, ça n'est pas mieux avec des ordinateurs et des logiciels. Faire de la tablette la solution à tous les problèmes est un non-sens !... Combien de fois avons-nous vu des collègues prendre une séance prévue pour des lycéens et présentée en stage pour la proposer à leurs collégiens et s'étonner ensuite que cela ne fonctionne pas ? Donc, ce qu'il faut c'est que le numérique soit mis au service des élèves par l'enseignant qui les a en face de lui. Qu'on ne lui donne pas des produits finis mais des canevas qu'il pourra adapter facilement aux réalités de sa classe ! Qu'on lui fournisse des ressources mais des pistes différentes pour les exploiter selon sa situation ! Mais pas de ces grandes usines à gaz, référencées comme RIP, et qui n'apportent rien. A part de douloureux échecs.

Le numérique doit transformer la manière de travailler et d'apprendre de l'élève (et je dirais également de l'enseignant car il travaille et apprend de son élève). Il ne s'agit pas de faire - avec un écran à la place du papier - le même travail qu'on effectuait avec un manuel. Il faut ouvrir les portes et que de l'air frais arrive. L'ordi a des plus, on doit les voir dans les activités. L'élève qui ne dit jamais rien en classe, ne pose pas de questions, vous appelle en salle info lorsqu'il est bloqué. C'est cette opportunité-là qu'il faut savoir saisir. Si l'enseignant n'est pas à la hauteur lors de cette demande d'aide, le contact qui se nouait est rompu. Or donc, n'hésitons pas à aller sous la table revérifier une connexion s'il le faut, on en ressort grandi (et un peu chargé en poussière aussi c'est vrai). Sur le fond du travail, le professeur sera d'autant plus à l'aise et légitime pour répondre que ce sera son propre travail. Pas un truc récupéré sur le web. Non, un travail dont il pourra expliquer qu'il l'a conçu en pensant à ceux qui sont en face de lui. Là, les choses pourront vraiment bouger. Sans quoi, cela aura le même effet, ou à peu près, que lorsque les enseignants se sont mis à faire faire à leurs élèves les doubles-pages de TP des manuels censées aider à se préparer au bac ou au brevet. Vu côté élèves c'est donner la même bouillie à tout le monde et ça n'apporte rien.

Lors de mon dernier stage du PAF, la semaine dernière, les participants ont été enthousiasmés de découvrir qu'ils pouvaient faire des choses simples mais efficaces avec trois fois rien. Certes, il y a un temps d'adaptation et de maîtrise qui parait interminable. Mais on leur dit qu'au bout des deux jours, ils partiront avec quelque chose. Et ils repartent avec quelque chose fait par eux-mêmes, qui fonctionne et qu'ils pourront tester. Mais c'est quoi deux jours ? Du bourrage de crâne. Sorti de la salle du stage, combien de choses vont s'évaporer avant de s'être vraiment ancrées ? Il faut donc plus de temps de formation, c'est plus qu'indispensable, c'est le besoin essentiel. Une formation pratique. Qu'est-ce que vous voudriez savoir faire pour l'utiliser dans votre cours ? Et pas "tout le monde le même truc que ça vous plaise ou non parce que moi, le formateur, je suis spécialiste de ça !"... Au bout des deux jours de ces vrais stages marathons, les formateurs sont épuisés, carbonisés... Ils sont payés 4h pour 12h de travail (sans compter la préparation) ; même avec la volonté de bien faire chevillée au corps, ça ne peut pas tenir bien longtemps. C'est donc là que doit être LA PRIORITE. Amener au numérique ceux qui pensent en faire parce qu'ils zooment sur le tableau grâce au couple orid+vidéoprojecteur pour voir un détail du manuel numérique. Les convaincre que le dialogue via le numérique avec l'élève va changer les choses, établir la confiance, renforcer l'efficacité. Le faire avec des formateurs ayant un certain état d'esprit, ouverts, généreux et pas là pour vendre des recettes soi-disant universelles... Donc, pas n'importe qui !

C'est une évidente révolution qu'il faut faire mais une révolution cela ne peut pas se faire sans que ses acteurs essentiels en soient convaincus et les fers de lance. Ce sont donc les profs qui feront le succès ou l'échec des évolutions que le Ministère veut encourager. La technique n'est pas si importante que cela. ON fait déjà beaucoup avec de la PréAO, des pages web et du traitement de texte. A condition d'avoir réfléchi à la meilleure utilisation par rapport au public en face (il conçoit ? il utilise ? il produit ?...)

A la lecture de la consultation, je crains cependant que cet aspect essentiel soit, comme toujours, laissé de côté. Par définition, l'enseignant s'adapte. Mais il s'adapte souvent lentement, mal, sans enthousiasme parce qu'on lui apporte du pseudo-clé en main généraliste, là où il aurait besoin d'un souffle adapté à lui (son niveau technique, sa façon d'envisager la relation à l'élève, son équipement informatique, les dynamiques au sein des équipes pédagogiques) et qu'on lui dise fortement qu'il peut le faire. Comme ce qu'attend un élève d'ailleurs. Car c'est tout ce qui compte finalement : REUSSIR... Mais pour cela, il faut être capable d'en définir précisément les bons MOYENS !!!..

 

 

7 arguments pour ∨

Thierry Munoz
#700, le 07/02/2015 - 17:32

+1 : entièrement d'accord avec cet avis.

À l'école, les collègues craignent souvent d'utiliser l'ordinateur avec les élèves car ils ont peur de ne pas savoir réagir en cas de "pannes". Et les "pannes" sont inévitables : on y est/sera tous confronté un jour que ce soit à l'école ou à la maison.

Il faut donc d'abord acquérir une culture informatique/numérique personnelle pour se sentir ensuite à l'aise avec les élèves. Chacun devrait être capable d'aller vérifier un câblage, comprendre le fonctionnement d'un réseau, savoir si la connexion Internet est active ou pas, chercher des raisons qui peuvent paraître évidentes pour un "spécialiste" (nom donné aux collègues qui savent un peu dépanner).
Avant de s'occuper des usages pédagogiques, il faudrait former les enseignants sur la technique de base car il ne peut pas y avoir un technicien dans chaque classe/école.
L'Institution considère la technique/technologie comme allant de soi (on l'a d'ailleurs vu dans les programmes où les TICE n'étaient que des outils au service des disciplines...), comme si l'on n'avait pas besoin de travailler le français sous prétexte qu'on l'utilise en histoire par exemple. Elle refait la même erreur en ne se préoccupant que des usages pédagogiques sans s'occuper de l'équipement (laissé au bon vouloir des collectivités locales) et de l'accompagnement des enseignants à son utilisation. La formation pédagogique doit venir évidemment mais dans un second temps ou parallèlement.

Thierry Bonnafous
#547, le 02/02/2015 - 13:28

En réponse à François Ozon

On ne peut pas faire porter l'effort que dans une seule direction. Le plan Informatique pour tous avait fourni du matériel mais personne ne s'en servait. Voilà pourquoi beaucoup de personnes ayant encore cette expérience en tête pensent d'abord au facteur humain. Croire cependant qu'il suffit d'attendre est une fausse bonne idée car depuis dix ans que je suis amené à intervenir sous différentes formes (stages du PAF, ateliers TICE des Rendez-vous de l'Histoire à Blois..), le "public" est toujours surpris par les mêmes trucs. L'usage de l'ordinateur a bien progressé en dix ans mais son utilisation pédagogique a du mal à décoller en prenant en compte les possibilités de l'outil. Après, preuve qu'il faut se garder de généralisations forcément abusives, la manière dont les disciplines s'en sont emparé est également diverse. Tout comme la définition de ce qu'est le travail avec le numérique. Pour certains, passer un dvd à sa classe c'est du numérique. Pour d'autres, il s'agit de mettre des élèves en situation de travail réel devant des ordinateurs avec une tâche informatique de production. C'est pour cela que je parle d'efficacité avant tout. Pour être efficace, il faut d'abord fixer clairement les buts à atteindre. Et ce sont ces buts qui dicteront le reste (si on veut bien évidemment se donner les moyens... en formation comme en matériel.. pour les atteindre). Et ne pas faire semblant de vouloir les atteindre bien sûr.

Lorenzo Bucovaz
#533, le 01/02/2015 - 11:56

Nous ne sommes pas tous égaux face au numérique. Les collègues réticents à l'utilisation du numérique ne sont pas forcement les plus âgés, il y a aussi des jeunes qui sont nés avec une tablette en main qui n'ont aucune peur de s'en servir, mais sans avoir aucune idée de ce qu'ils font - du moment que cela marche. La formation doit être constante pour tous les enseignants.

Delphine Imbert
#494, le 30/01/2015 - 11:37

Complètement d'accord ! La formation continue des enseignants en ce domaine est une nécessité.

- Formation continue dans ces domaines, sur des sujets précis et variés, ouverte dans toutes les académies et à distance (pour enseigner dans un lycée, disons, excentré, je peux témoigner des difficultés posées par les formations continues en présentiel)

- Formation proposée au sein de l'établissement, entre pairs : c'est le plus simple. Mais pour ça il faut au moins accepter de libérer les enseignants de quelques heures de cours pour y assister. Institutionnellement, sans le laisser "à la discrétion du chef d'établissement", que ses autres contraintes amèneront à refuser une telle décharge (je ne l'en blâme pas).

jilpat
#490, le 30/01/2015 - 10:22

la formation " sur le tas " semble la règle. Il me semble que le fil de départ se laisse aller à un long discours qui ne correspond pas à la réalité du terrain.

De nombreux collègues ont des utilisations  plutôt complexes de l'outil informatique mais ils sont  limités par la difficulté matérielle de l'utiliser pour mettre en commun les productions, créer du contenu ensemble  avec les élèves, controller l'activité des élèves ( l'enseignant ne peut gérer l'accès aux ressources infromatique, au net, création/suppression de fichers/dossiers etc).

En tant que professeur de langues, mon expérience est celle de la rareté des postes pour le travail en groupe dans les classes, et même en salles informatiques, la lenteur du reseau par exemple pour enregistrer, restituer des travaux sous moodle, la faible intégration des extentions ( modules labortoire de langue non installé dans les systèmes moodle alors qu'il existe des solutions ).

 

Fidji27
#482, le 29/01/2015 - 22:21

Il y a une bonne trentaine d'année, ma formation initiale à l'Ecole Normale comprenait de l'informatique. A l'époque, c'était du Basic et un peu de Logo. Notre prof d'informatique espérait que nous aurions un travail à mi-temps dans une classe et à mi-temps en informatique. Le pauvre, il a du croire les belles paroles de tous les beaux parleurs de l'Education Nationale. Tout ce que je peux connaitre en informatique, je l'ai appris moi-même ou par des associations. Dans tous les métiers, on nous forme avant de nous mettre devant quelque chose de nouveau mais pas chez les enseignants.

Je n'ai jamais obtenu de stage en informatique quand j'en ai demandé. J'ai participé à des réunions pédagogiques obligatoires où je m'ennuyais à mort, ayant déjà toutes les connaissances. Je suis en congé depuis 12 ans et je continue sans cesse à me former car ces technologies évoluent. Je suis allée bénévolement avec la classe de mon fils faire de l'informatique. En CM2, les enfants ont beaucoup à apprendre et sont loin du niveau requis. La maîtresse était dépassée par l'ordinateur et n'utilisait pas le matériel disponible, très disparate d'ailleurs.

J'ai voulu profiter de mon temps libre pour suivre une formation universitaire pour obtenir le C2i2e, mais on me demandait plus de 500€ et aucun débouché immédiat car il n'y avait aucune création de poste. Tant pis pour l'Education Nationale qui aurait pu m'utiliser ensuite.

Le numérique à l'école, l'idée est bonne mais on met encore la charrue avant les boeufs.Mme la ministre, faites le tour de toutes les écoles pour vérifier les capacités des enseignants et... du matériel, vous allez tomber de haut.

Fidji27
#483, le 29/01/2015 - 22:23

Rien que d'utiliser ce site et ses fonctionalités, on peut dire "peut mieux faire" .

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François Ozon
#506, le 31/01/2015 - 01:15

Partout sur ce site, je ne vois guère qu'un seul message :

“Il ne faut pas penser matériel, il faut penser humain”

Certes il serait bien inutile de proposer du matériel si c'est pour que les professeurs ne l'utilise pas mais, à mon sens, il est aussi inutile de former les enseignants ne mettent pas à profits ce qu'on leur apprends ; à ce jour, et il faut en être conscient, la France n'est pas encore prête pour une refonte totale de son système éducatif. Attention je ne dis pas ici que je suis contre le numérique, au contraire j'ai même écrit un rapport, remis au Conseil Général de mon département, en sa faveur mais que certains enseignants y seront toujours réfractaires. Ainsi, je ne voie pas l'utilité de trop brusquer les choses. Dans dix ans seulement plus aucun ensiegnent n'aura besoin de formation. Alors attendons quelque peu et plutôt que de se presser, parions sur une insertion du numérique progressive.

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