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La contribution #930

Jean-Louis Durpaire
#930, le 18/02/2015 - 12:05

L’éducation aux médias et à l’information, une vraie priorité

L’éducation aux médias et à l’information, une vraie priorité

 

Jean-Louis Durpaire

 

18 février 2015

 

Le 11 février, soit exactement un mois après l’immense manifestation sociale consécutive aux attentats - le Président de la république a lui-même parlé de « l’esprit du 11 janvier »-,

  la ministre de l’Éducation Nationale et sa collègue en charge de la Culture et de la Communication ont tenu une conférence de presse commune pour présenter les axes principaux de leur politique en faveur de l’éducation artistique et culturelle et de l’éducation aux médias et à l’information (EMI)… Si dans le passé, il y a eu régulièrement des réunions de ce type pour présenter les actions communes entre les deux ministères, il est beaucoup plus étonnant de constater la place de l’EMI. Il est  d’ailleurs assez surprenant que ce fait n’ait pas encore été salué comme il se doit.

 

Si l’on examine les propositions, on ne relève pas de réelles nouveautés dans la partie « traditionnelle » de l'éducation artistique et culturelle : on y retrouve les idées de parcours artistique, de mise en relation directe avec les oeuvres, de complémentarité entre les pratiques culturelles entre l’école et l’extérieur, … On évoque inévitablement le renforcement de la formation des enseignants et donc le rôle de l’Espé (comme pour tous les sujets, pourrait-on dire).

 

La vraie nouveauté est donc bien cette centration sur l’EMI et le numérique. Il est particulièrement heureux que les deux Ministres proposent conjointement une démarche pour que se mette en oeuvre réellement ce que la loi du 8 juillet 2013 a demandé : une éducation aux médias et à l’information, composante obligatoire de la formation de tous les élèves.

 

Bref retour en arrière pour constater que l’EMI s’est finalement installée très vite dans les propos ministériels. Avant 2012, il n’était pas du tout question d’EMI ; on parlait soit d’éducation aux médias et c’était essentiellement l’affaire de militants passionnés, soit d’éducation à l’information, et c’était plutôt celle des professeurs-documentalistes dans des actions le plus souvent de coopération avec des enseignants disciplinaires. L’action des professionnels de l’information-documentation et des chercheurs en sciences de l’information a conduit à ce qu’il est convenu d’appeler « la Déclaration de Moscou »[1], texte issu d’un colloque organisé par l’IFLA (International Federation of Library Associations and Institutions)  et l’UNESCO. C’est donc tout récemment que ce concept d’EMI s’est affirmé au plan international et la France est un des tout premiers pays à l’intégrer dans ses programmes conformément à la deuxième recommandation de cette Déclaration solennelle.

 

Quelle définition pour  l’EMI ?

Pour préciser cette notion, on peut se référer aux propos de Carolyn Wilson qui renvoie à la notion de littératie,  EMI étant à considérer comme une quasi -traduction de MIL (Media and Information literacy : « La maîtrise de l’information et des médias est une définition étendue de la littératie, qui comprend la presse écrite, ainsi que les médias télévisuels et électroniques. » ; ou encore à la notion de translittératie[2] qui fait actuellement l’objet de recherches (groupe TRANSLIT autour d’Eric Delamotte, Vincent Liquète, Divina Frau-Meigs) qui cherchent à « caractériser des points de convergence dans les pratiques et usages informationnels entre les trois champs de savoirs sur l’information que sont l’éducation aux médias (information comme actualité de masse), l’informatique (information comme code et donnée) et l’information-documentaire (information comme document). » et renvoie à une définition proposée par Sue Thomas et ses collègues : la translittératie est « l’habileté à lire, écrire et interagir par le biais d’une variété de plateformes, d’outils et de moyens de communication, de l’iconographie à l’oralité en passant par l’écriture manuscrite, l’édition, la télé, la radio et le cinéma, jusqu’aux réseaux sociaux ».

 

L’EMI, une réponse à la fracture numérique

 

Les événements de janvier ont fait prendre conscience de la fracture qui s’était créée entre certains jeunes et le monde des adultes en matière d’accès à l’information et de décodage de celle-ci. Les mass médias se sont faits les relais de la notion de « théorie du complot », ils ont rapporté des témoignages de jeunes qui pensent que tout ce qu’ils voient et entendent à la télévision est faux. En revanche, ils adhèrent aux informations véhiculées par les médias sociaux. Il est donc urgent d’agir ; Et il s’agit bien d’engager des actions de formation au bénéfice des élèves pour qu’ils accèdent au sens des informations.

 

L’une des mesures proposées s’adresse directement aux équipes d’établissement : la création d’« un média (journal, radio, plateforme collaborative) » par collège et par lycée. La Ministre de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche précise qu’il s’agit de réaliser la mobilisation des élèves eux-mêmes. Si ce projet paraît très porteur pour l’EMI, il faudra veiller à ce qu’il ne reste pas le produit de quelques élèves motivés autour de quelques professeurs motivés, ce qui ne ferait que reproduire le schéma actuel, certes en l’étendant, mais sans atteindre l’ensemble des élèves.

 

Il faut donc chercher à aller plus loin que cette proposition. Le nouveau socle commun de connaissances, de compétences et de culture (S4C) propose la réponse avec le domaine 2 qui  concerne les méthodes et outils pour apprendre. Il est précisé que ce domaine vise « un enseignement explicite des moyens d'accès à l'information, à la documentation et aux médias, des outils numériques, de la conduite de projets individuels et collectifs et de l'organisation des apprentissages, sans les déconnecter des disciplines ».

 

L’EMI ne peut pas, en effet, reposer uniquement sur la création d’un média ou de plusieurs par EPLE. L’enseignement explicite demandé par le S4C doit reposer sur l’analyse critique des médias existants dans leur grande diversité, avec des ancrages dans les diverses disciplines selon les programmes.

 

Toutes les disciplines sont concernées par l’EMI

 

De manière assez évidente, les sciences de la vie et de la terre, l’histoire-géographie, le français sont immédiatement convoqués pour cette analyse des contenus des médias. Ce qui change aujourd’hui, c’est qu’il ne faut pas s’en tenir aux mass médias, ensemble pourtant déjà très vaste avec les centaines de chaines de télévision et de radio. Cela ne suffit pas ; l’école doit désormais s’intéresser aux contenus et aux démarches des médias sociaux.

 

Il ne saurait s’agir de les connaitre tous, mais plutôt de montrer que pour ces médias aussi, il faut adopter une attitude critique.  Puisque des élèves estiment que les réseaux sociaux disent plus souvent, voire toujours, la vérité, il est nécessaire d’examiner la véracité des assertions.

 

Prenons un exemple qui convoque les mathématiques.   Celui-ci est délibérément choisi très loin des sujets brûlants puisqu’il s’agit de traiter une question banale autour des notions de densité de population et d’espace par habitant. Le site Passion Dataviz[3] fournit une réponse à partir de traitements de données de l’INSEE en proposant une toile d’araignée comme mode de représentation. L’analyse critique porte d’abord sur la pertinence de cette représentation : en partant de l’exemple de La Ciotat où l’espace par habitant est de 1 par km2 et de celui de Lyon (102 m2 par habitant, soit 10 fois moins), on voit que l’hexagone représentant Lyon est 100 fois plus grand (et non 10) de celui de La Ciotat. L’analyse conduit ainsi à vérifier les données et à constater que les données sont totalement fausses pour Saint-Pierre et Miquelon…

 

 

Ce simple exemple montre aussi et une fois encore l’importance de la formation à la littératie numérique et permet d’esquisser, en conclusion, une définition de celle-ci : la littératie numérique ou EMI est la capacité à comprendre les informations données par les médias (dans leur diversité), à savoir décoder les représentations qu’ils proposent, à savoir les évaluer et plus généralement savoir les utiliser pour traiter des questions ou des problèmes.

Jean-Louis Durpaire

 

18 février 2015

 

 

 

 

[1] http://www.unesco.org/new/fr/communication-and-information/resources/news-and-in-focus-articles/in-focus-articles/2012/media-and-information-literacy-for-knowledge-societies/

[2] https://hal.archives-ouvertes.fr/file/index/docid/927529/filename/Spirale_53_2013_ED_VL_DFM.pdf

[3] http://www.passiondataviz.fr

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